Depuis l’Antiquité, les bateaux et les voyages à leur bord sont naturellement un sujet souvent déclinés, bien qu’ils soient plus souvent portés sur la symbolique que sur la nature et la véracité de l’environnement marin. Exemple emblématique, les Égyptiens considéraient la barque de Rê comme une allégorie du temps et deux barques mythiques alternaient le jour et la nuit, faisant se succéder les jours. La barque Mândjyt était utilisée pour voyager de jour tandis que la barque Mésektet était celle sur laquelle le dieu naviguait la nuit. Poussant la métaphore en lumière et ténèbres, l’embarcation servait aussi à symboliser le passage de la vie vers la mort.
Dans la Grèce antique, la mythologie s’installe dans la géographie morcelée de l’archipel méditerranéen, les voyages historiques et mythiques en bateau sont légion : le retour d’Ulysse est sans doute le plus célèbre et se fait l’allégorie des dangers de la mer à travers plusieurs aventures dont celle des sirènes. Pourtant, la mer n’est pas un sujet à elle seule ; ce sont les aventures et les échanges qu’elle permet qui intéressent alors les artistes.
Les marines : la mer et l’océan comme paysages pour les bateaux
La mer et l’océan n’ont jamais été tout à fait absents de la peinture mais ils se tinrent longtemps comme un paysage de fond à l’Histoire humaine et beaucoup plus rarement comme un sujet à part entière, digne d’intérêt. La raison est sans doute simple : cet environnement hostile et inconnu inquiète et l’on préfère représenter ce qui permet de lui résister, de rester en vie. L’humain a en effet vécu plus longtemps sans savoir ce qu’on trouvait au-delà des océans et en dessous que dans une connaissance perfectible d’une surface composant la majorité de la planète. La construction de mythes, tous plus terrifiants les uns que les autres (créatures gigantesques et monstrueuses capables d’engloutir des navires entiers, cités florissantes soudainement submergées, etc) permettaient de pallier l’ignorance et de trouver des explications à des phénomènes inexplicables sans la science ou des créatures inconnues.
En ce qui concerne l’art occidental et du bassin méditerranéen, quelques intérêts pour l’environnement marin semblent se dessiner à la Renaissance. Si la représentation hagiographique est un prétexte à peindre la mer, les premières représentations de ports ou de mer témoignent d’un intérêt frissonnant pour l’océan. À une époque où la découverte du Nouveau Monde et les explorations maritimes éveillent un intérêt grandissant pour cet espace méconnu, l’intérêt va grandissant pour cet environnement dangereux mais recelant des richesses insoupçonnées.
Vittore Carpaccio (1465 – 1525-26) représente en 1516 le lion de saint Marc avec pour arrière plan l’arsenal de Venise tandis que dans ces mêmes années, Joachim Patinir (1480/1485-1524) applique à l’horizon marin ses théories d’étagements des couleurs pour la peinture de paysages.
Mais c’est plus au nord de l’Europe que les marines, dès le XVIe siècle, vont véritablement trouver leurs artistes et leur public.
La peinture hollandaise, berceau des tableaux de marine
Le contexte politique, économique et religieux des Pays-Bas au XVIe siècle sert de toile de fond au développement bientôt flamboyant de la peinture de marine. La Réforme protestante joue un rôle fondateur dans l’histoire de ce pays et la culture qui l’accompagne, notamment en matière de représentation artistique.
La restriction de l’art dans la religion favorise l’émergence d’un art profane, largement dédié à une bourgeoisie commerçante friande de portraits et de tableaux faisant honneur à ce qui fait sa richesse : le commerce et, surtout, le commerce maritime.
Les peintres hollandais font preuve d’une virtuosité qui marque durablement la peinture. L’attention est aussi bien portée sur la véracité technique des navires et des situations dans lesquelles ils sont représentés que sur l’interprétation de ce paysage. C’est l’occasion pour ces artistes de faire montre d’une dextérité fascinante pour le rendu atmosphérique. Aidés par le développement technique de la peinture à l’huile, les peintres hollandais traduisent les jeux de lumière entre ciel et mer et s’attirent l’attention de prestigieux commanditaires.
Bientôt, les marines hollandaises deviennent affaire de spécialistes et de grands noms se distinguent parmi lesquels Willem van de Velde (1611 – 1693), Ludolf Backhuysen (1630-1708) ou encore Abraham Willaerts (1603-1669). Ces marines regroupent plusieurs sujets dont les incontournables scènes portuaires ou les batailles navales.

Face à la puissance maritime hollandaise, l’Angleterre n’a pas à rougir de sa flotte. Et lorsqu’en 1678 la guerre de Hollande opposant depuis 6 ans la France et ses alliés (dont l’Angleterre fait partie), se solde par la défaite des Provinces-Unies et de ses alliés, nombre de peintres hollandais de marines émigrent en Angleterre. Leurs services trouvent rapidement des commanditaires heureux de pouvoir célébrer le succès d’une nation déjà bien déployée à travers le monde grâce à sa flotte et ses colonies. Ainsi, William van de Velde et son fils émigrent en Angleterre alors que la guerre vient tout juste d’éclater, en 1672.

La peinture de marines en France
En France, l’Académie de peinture et de sculpture créée en 1648 à l’instigation de Charles Le Brun ne considère pas les marines comme un thème de grand intérêt, à moins qu’elles ne soient le théâtre d’une peinture d’Histoire, sujet placé au sommet de la hiérarchie des genres. Alors que le thème séduit un large public d’aristocrates outre-Manche, les marines françaises doivent encore patienter près d’un siècle avant de trouver leur voie. Encore que cette voie soit largement dictée par la propagande royale.
Car c’est sur commande du Marquis de Marigny (1727 – 1781), directeur des Bâtiments du roi, que Joseph Vernet (1714 – 1789) est invité en 1750 à réaliser une suite de grands tableaux représentant les ports français. La commande est spectaculaire puisqu’elle ambitionne un ensemble de 24 œuvres. Le peintre s’attache à représenter l’activité fourmillante des ports français, la vivacité des échanges économiques avec les colonies et la prospérité d’un royaume et les activités spécifiques à chacun de ces ports.
La Guerre de Sept Ans (1756 – 1763) porte un coup d’arrêt à ce projet grandiose : les finances manquent et l’on se contente donc des 15 toiles déjà peintes par l’artiste. Cette première suite d’envergure marque cependant l’entrée des marines dans une peinture considérée à mi chemin entre la peinture d’histoire et le paysage. Elle vaut aussi à Vernet le titre de « Peintre de la Marine du roi ». Le succès de cette quinzaine de tableaux est tel que le peintre n’a plus à s’inquiéter de sa carrière. Les commandes de particuliers affluent à son atelier et parmi elles, rien de moins que celles de Catherine II de Russie.
Jean-François Hue (1751 – 1823), élève de Vernet, reçoit en 1791 une commande de l’Assemblée Constituante : il s’agit de compléter la suite des Ports de France entamée par son maître. Il réalise une vue de Lorient et trois vues de Brest.
La Révolution et la période napoléonienne n’auront pas le goût des marines autrement que celles liées à la peinture d’Histoire et en ce sens une première liste officielle des peintres de la Marine est éditée sous la Monarchie de Juillet. Les deux premiers artistes ainsi nommés sont Louis-Philippe Crépin (1772 – 1851) et Théodore Gudin (1802-1880).
Pour ces derniers, les marines sont affaire de connaissances et d’expérience. Gudin affirme ainsi qu’il faut avoir été marin pour peindre la mer. Sans doute ce point de vue est gage de sérieux tant que les marines se concentrent davantage sur les navires que sur la mer à proprement parler. Mais à l’aube de la Révolution industrielle et de ses bouleversements – depuis l’invention du tube de peinture jusqu’au développement des séjours balnéaires grâce au chemin de fer – la peinture de marine s’apprête à entrer dans une ère nouvelle. La mer et l’océan deviennent les sujets à part entière des peintres modernes pour qui la présence humaine dans les tableaux devient anecdotique voir inutile.
La peinture de marine : la mer et l’océan comme sujet digne d’intérêt
Les artistes romantiques sont parmi les premiers à s’emparer de la puissance d’évocation de la mer et de l’océan. L’immensité et la dangerosité, le calme et la tempête se font le miroir de l’âme tourmenté de l’artiste. Alors que la machine industrielle cadence les villes et s’immisce partout dans le quotidien, les romantiques aspirent à un retour à la nature, à l’admiration d’une nature sauvage indomptée et indomptable par l’Homme.
À la fois romantique et impressionniste, William Turner (1775 – 1851) s’essaie à des tableaux audacieux, entre mouvement et couleur, des effusions étonnement propres à rendre la confusion régnant au cœur des éléments déchaînés.
Le réalisme n’échappe pas à cette vague et Gustave Courbet (1819 – 1877) s’y adonne avec talent en déclinant une suite de « Paysages de mer ».
Parallèlement, l’école de Barbizon s’essaie elle aussi aux marines dans des envolées impressionnistes remarquables. Toute l’attention se focalise sur les luminosités dont – on devine les changements rapides – sur une mer souvent calme ou peinte à marée basse. Contrairement aux romantiques et aux réalistes, la douceur et la sérénité invitent à l’introspection, à la réflexion. Charles-François Daubigny (1817 – 1878) en particulier brosse des tableaux contemplatifs dans des palettes virtuoses.
Les impressionnistes s’emparent des marines avec enthousiasme. Le développement des loisirs et scènes de plage permet à Eugène Boudin ou Claude Monet – pour ne citer qu’eux – d’explorer une nouvelle manière d’observer et de peindre la mer. Le caractère versatile du rivage, lieu de quiétude pour certains et de travail pour d’autres, est représenté comme une force tranquille mais redoutable. Dans ces toiles, la mer ou l’océan sont le cadre d’un roulis lointain, d’un va-et-vient profondément inscrit dans le caractère des habitants. Il n’est plus question de navires imposants mais d’un quotidien modeste mis en majesté par l’immensité marine. La Normandie ou la Bretagne sont alors les destinations de prédilection des artistes grâce au chemin de fer qui les a rendu accessibles.
Au tournant du XXe siècle, la Méditerranéen et ses flots azurs attire les peintres modernes, les Fauves d’abord, les cubistes ensuite. Sous leurs pinceaux, ce n’est plus un environnement dangereux qui scintille au-delà des galets mais un terrain de jeux joyeux, lumineux et coloré où la navigation de plaisance séduit chaque jour de nouveaux adeptes.
André Derain (1880 – 1954) tombe sous le charme de Collioure et en propose une interprétation entre pointillisme et fauvisme, dans une palette chatoyante.
Paul Signac (1863 – 1935), Albert Marquet (1875 – 1947) ou encore Charles Lapicque (1898 – 1988) peignent des marines avec une sensibilité toute moderne où l’on lit les changements de la société : les personnages jouent et se promènent sur la plage, les bateaux sont moins de pêche que de plaisance. Ces peintres en particulier en savent quelque chose puisque tous, comme Louis-Mathieu Verdilhan (1875 – 1928), figurent à leur époque sur la liste officielle des peintres de Marine.
Les peintres de Marine
Fondé en 1830 sous la Monarchie de Juillet, le corps des peintres de Marine est une institution à laquelle tous les artistes amoureux de la mer aspirent. Si le statut de ces artistes reste flou pendant près d’un siècle, il est éclairci grâce à un décret signé en 1920. Dès lors, le titre « peintre du Département de la Marine » est accordé par le ministre de la Défense pour une période de cinq ans renouvelable à des artistes ayant consacré leur talent à l’étude de la mer, de la marine et de gens de mer. Si aucune rétribution n’accompagne ce titre, il offre néanmoins quelques avantages et l’honneur de pouvoir ajouter une ancre de marine à côté de la signature de l’artiste dans le cadre d’une commande officielle. Au sein même des peintres de Marine, il existe deux catégories : les peintres agréés nommés pour une période de trois ans renouvelable et les peintres titulaires.
Enfin, ajoutons une dernière catégorie, non officielle, non reconnue, dans l’ombre et brillant par son humilité, celle des marins eux-mêmes. Pendant des siècles, et plus particulièrement à partir du XIXe siècle – lorsque la peinture devient un bien de consommation abordable – les marins sont les auteurs d’ex-voto ou d’œuvres gardant le souvenir de leur bateau. Ce sont des peintures souvent naïves mais témoignant du lien ambigu unissant les Hommes et la mer. Celles qui sont aujourd’hui conservées dans les musées datent pour les plus anciennes du XVIIe siècle.
Entre fascination et terreur, l’océan est une source d’inspiration aussi riche qu’il éveille des sentiments contradictoires. Aujourd’hui cette sensibilité est déclinée dans de nombreux médiums artistiques, de la photographie au cinéma, médiums désormais inscrits sur la liste officielle des artistes de la Marine.
Marielle Brie de Lagerac
Historienne de l’art pour le marché de l’art et les médias culturels.
Auteure du blog Objets d’Art et d’Histoire
L'auteur, pour la Maison Pipat :
Marielle Brie est historienne de l’art pour le marché de l’art et de l’antiquité et auteur du blog « Objets d’Art & d'Histoire ».
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